Retour sur Spinoza. La question des Superstitions.

S’il y a une notion qui traverse l’exégèse de Spinoza, c’est la question des superstitions, qui recouvre aussi bien l’anthropomorphisme que la question du finalisme (ou des fins ultimes). Disons-le tout de suite, afin d’être plus précis, Spinoza n’est pas à proprement parler « athée », au contraire. Simplement, Spinoza pense en termes de causes et non de raisons, et il évacue les jugements téléologiques. En gros il serait absurde de se poser la question de « l’Univers repose sur des constantes précises, this fine tuning MUST lead us to CONLUDE that there is an intelligent design ». En gros la Nature n’a pas de « sens », il y a simplement des enchaînements de causes, c’est tout. L’univers n’a en soi, ni beauté ni sens. Il se contente d’être. Mais nous pouvons y voir de la beauté si nous modulons nos jugements esthétiques. Le début et la fin de l’Humanité ne seront rien d’autres que de petits évènements insignifiants dans l’Histoire du Cosmos. Eeeh oui, mon point de vue, qui s’inspire de ce que j’ai compris de la philosophie de Spinoza, c’est que la question « pourquoi sommes-nous là et qui a créé toutes ces cochonneries », est une question fausse, une question creuse, une illusion grammaticale. A laquelle on peut répondre par « c’est une question mal formulée » ou encore « c’est un faux problème », ou encore « Qui te dit que QUELQU’UN a nécessairement créé l’Univers et qu’est-ce que tu appelles création ? ». Et plus humblement, eh bien nous ne pouvons pas répondre à ce genre de questions, à supposer qu’elles aient une vraie réponse correspondant au réel, et à l’heure actuelle, nous ne savons pas (et probablement que l’on ne saura jamais vraiment avec certitude… ).
Là commence la Modernité. Et les risques de Nihilismes. C’est là une des formules du rationalisme moderne, voire de la modernité tout court : évacuer les fins ultimes, et cesser de penser que l’être humain serait le centre du Monde, en étant une exception dans la Nature et pour ainsi dire, un « Empire dans un Empire ». C’est en ce sens que Spinoza « précède » les neurosciences cognitives en rejetant le dualisme cartésien de l’âme et du corps, ainsi que le positivisme en évacuant « les causes finales et le telos ». Spinoza pourrait être considéré à lui seul comme « un prophète des temps modernes ».

Remarquons aussi une chose : comme dirait Dawkins, nous sommes toujours « l’Athée de quelqu’un ou de quelque chose ». Spinoza est « athée et renégat » du point de vue des dogmes orthodoxes des monothéismes. Mais les monothéismes sont aussi les athées du paganisme et de l’hindouisme et du taoïsme. Et l’une des superstitions fondamentales des dogmatiques, c’est non seulement de croire que leurs livres et leurs dieux sont les centres du monde, mais c’est aussi qu’ils haïssent ou encouragent la haine de ceux qui ne partagent pas leurs livres ou leurs dieux.
Comment les monothéistes dogmatiques ne voient pas qu’il s’agit d’une Arrogance et d’un Melon cosmique que de croire que des Dieux se soucient de ce que l’on fait avec nos bouches, nos sexes et nos muqueuses de mammifères dégénérés ?

Pour moi, naturellement et spontanément, croire qu’un Dieu transcendant qui a créé l’Univers tout entier se soucie de ce que je mets dans mon estomac et de ce que je fais de mon sperme est….. du délire voire de la folie. Et pourtant des Milliards d’individus délirent collectivement en voulant absolument « faire plaisir » à des dieux pour qu’ils leurs soient favorables. Kant disait à ce propos quelque chose comme : « Prier Dieu pour qu’il interfère en notre sens, pour notre petit intérêt, est aussi absurde que de prier les Lois de la Gravitation pour qu’elles abondent en notre sens ». Mais cela peut avoir une fonction psychologique de rassurer et d’apaiser. Les rituels ne cherchent pas vraiment à apaiser les colères divines, mais plutôt à apaiser les angoisses individuelles et les hystéries collectives sur l’avenir. Et lorsque l’on invente les probabilités modernes, le cerveau humain n’a pas encore pris le temps de faire sa révolution copernicienne : il faudra peut-être encore des milliers d’années pour que la Masse et la Plèbe se mettent à vénérer des Data Centers et des Mathématiciens (véritables sorciers modernes), à défaut de les comprendre, au sens de les embrasser par la Raison, ou par l’Intellect.

Tout ce qui arrive dans la Nature est un produit de choses immanentes à la Nature, mais cela ne signifie pas que tout ce qui arrive « a une raison d’arriver ». Toutes les choses ont des causes, souvent multiples, mais cela ne veut pas dire que les choses en un sens « en soi ». Si un Tsunami frappe l’Asie ce n’est sûrement pas pour « punir les païens et les pécheurs ». Prêter à Dieu une « volonté » semblable à la volonté humaine, c’est ce que l’on appelle de l’anthropomorphisme, c’est-à-dire croire que les phénomènes naturels ressemblent à l’être humain. Cela peut avoir quelque chose de rassurant ou de confortant, voire de confortable moralement et intellectuellement, de se dire que la Nature nous aime et prend soin de nous, mais cela est tout simplement faux. En soi, nous ne sommes rien d’autre que des mammifères dotés d’une conscience complexe, et donc d’un esprit. Simplement, notre esprit est issu de la Nature, et non en rupture ou en discontinuité avec elle.
La Superstition commence par l’ignorance de notre ignorance. Par exemple, très peu d’individus dans le monde savent comment fonctionne des logiciels comme Pegasus ou Palantir, et les logiciels similaires, mais étant nous-mêmes ignorants de l’étendue de notre ignorance, nous postulons des choses pour « colmater » nos faiblesses cognitives. Être intelligent, cela commence non seulement par le Doute rationnel et méthodique, mais aussi par un scepticisme de précaution. Il faut postuler rationnellement qu’il y a des choses que nous ne savons pas, mais que nous pouvons théoriquement savoir, à condition de bien entraîner et de bien aiguiser notre Raison et notre Entendement. Tout est théoriquement connaissable, et le Réel est Rationnel, sinon, aucune loi physique ne permettrait de prédire l’existence de particules comme le Boson de Higgs (prédit par des calculs mathématiques avant d’être « observé »).

Le principe de précaution sceptique est le meilleur remède aux superstitions ( qui sont une forme particulière d’erreurs et d’ignorances ). Il vaut mieux dire « Je ne sais pas, mais il existe probablement des explications rationnelles à tel ou tel phénomène ». Cela s’appelle « apprendre à suspendre son jugement » ( ou encore l’Epochè chez Husserl, bien que servant un autre dessein que le scepticisme de précaution ).

Mais comme dit Rousseau, l’esprit n’aime pas l’indétermination et l’incertitude. Et regarder les choses sous différents angles, sous différentes perspectives, examiner des hypothèses, cela peut être fatiguant voire éprouvant et « relou et chiant » pour l’esprit humain. Voilà pourquoi l’on tombe dans ce que Dawkins appelle « The God of Gaps », le Dieu qui « comble les trous ». Ce n’est pas parce que l’on ne sait pas comment quelque chose fonctionne que « Dieu est la réponse ». Dieu ne peut pas être « réponse à tout », surtout si c’est un Dieu transcendant qui soulève plus de questions qu’il n’en résout.

Ensuite, la Nature n’en a que faire de nos désirs et de notre imagination. Et il est probable que la Nature n’en a rien à faire de nous. Nous ne sommes rien d’autre qu’une toute petite partie de la Nature. Mais il est vrai que dans les faits, dans les formes sociales de la vie, Dieu peut être une référence apaisante à certains de nos problèmes. Dieu peut avoir de nombreuses fonctions. Simplement, il ne faut pas que Dieu devienne une superstition et une source de haine. La Théologie rationnelle la plus adéquate consisterait à dire « Deus Sive Natura », c’est-à-dire que Dieu n’a de sens que lorsque l’on désigne par Dieu la totalité de l’être et la totalité des phénomènes.

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