Pourquoi je n’écris jamais pour « le grand public ».

Qu’est-ce que croire ? Et qu’est-ce que « examiner ses croyances »? Distinguons tout d’abord ce que nous appelons les « croyances hautes » des « croyances basses ». Les « croyances hautes » désignent l’ensemble des « propositions conscientisées » sur lesquelles nous avons rationnellement statué et que nous serions prêts à considérer comme des « maximes universelles ». Par exemple lorsque je dis « Les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droit », cela n’est plus une simple opinion ou une vue subjective, mais une « croyance haute ». Cela veut dire que c’est applicable « qu’importe la perspective » et que cela peut prétendre à l’universalité. En revanche quand je dis « j’aime les femmes blondes aux cheveux longs », je désigne plutôt une « croyance basse » ou « de basse intensité » : cela veut dire que mon sexe est plutôt intéressé par des femmes blondes aux cheveux longs, mais que je ne considère pas qu’il existe une quelconque « supériorité dans ma préférence ». En gros, une croyance basse est une croyance qui ne concerne que ma personne, susceptible de changer, et loin d’être universelle, et qui ne prétend pas à l’universalité. Voilà pourquoi les attaques personnelles sont des attaques viciées : toutes nos croyances basses sont de simples préférences, souvent non explicitées et non rationalisées. Voilà pourquoi par exemple dire « sexuellement je préfère l’accent américain » n’est nullement dire « je suis aligné avec la politique américaine du Department of State ». Si je dois « juger » ou « statuer » sur mon « opinion » concernant les Etats-Unis, je devrais d’abord préciser ce que j’entends par « Etats-Unis d’Amérique ». Est-ce que je désigne par là une préférence personnelle ou bien une opinion rationalisée et donc « haute ». C’est par exemple l’erreur des campistes : « je suis contre l’impérialisme américain donc je défends la Russie et la Chine ». Comme si la Russie et la Chine n’étaient pas impérialistes et comme si les Soviétiques n’avaient pas massacré des millions et des millions de personnes en Europe de l’Est et en Russie. Dire « je ne suis pas attiré sexuellement par les Noirs » ne signifie pas « je contre les Noirs ». A supposer que cela ait un sens. Le langage que j’observe à Bordeaux en 2026 est un langage appauvri. Une « idée » doit « tenir » dans « une phrase » : « je suis Avec / Je suis Contre », sans nuance, sans rationalisation, sans réflexion. L’indigence des mots, c’est l’indécence de la pensée. Comme Omid qui me dit « que ce que j’écris est trop long à lire ». La confusion entre « croyances hautes » et « croyances basses » amène à un langage où l’objectif n’est plus la vérité, ni même de « dire quelque chose », mais de « prendre le dessus », de « dominer », de « faire de la violence », d’exercer des rapports de dominations. L’objectif du langage fasciste et/ou populiste, ce n’est plus de chercher à dire le réel et à comprendre la réalité, mais de réduire la discussion à « je gagne et tu perds ». Et on retrouve ces mêmes confusions chez les « gauchistes » et chez la plupart des « féministes » où la catégorie « Femmes » devient une sorte de fond de commerce, d’objet messianique sacré, comme a pu l’être le Prolétariat ou la Patrie, qui doit inspirer « la crainte et la soumission ». Il est évident que les discours misandres vont susciter des réactions masculinistes. Cela est un exemple parmi d’autres.
Ensuite, lorsque nous examinons nos croyances, nous observons qu’elles ne sont ni homogènes ni unifiées. Voilà pourquoi, j’assume que certaines de mes croyances sont contraires ou contradictoires, car mes croyances n’ont pas vocation « à faire système », ni à être des « croyances hautes ». Au fond, nous vivons le plus souvent avec des croyances de basse intensité : nous croyons que nous avons tel ou tel type de croyance sans vraiment y réfléchir, et cela demande un grand effort mental de rationalisation de trouver ce que sont que nos « croyances hautes », qui sont en réalité d’une autre nature. Nos croyances basses correspondent probablement à ce que Bourdieu appelait le Sens Pratique, l’ensemble des croyances que nous intériorisons et qui permettent de nous « guider dans le monde social », afin que la réalité sociale ne soit pas complètement obscure ou désarçonnante. Voilà pourquoi il peut être douloureux d’entendre quelqu’un remettre en question nos croyances, en général, et si nous pouvons accepter de ne pas partager les mêmes croyances hautes, nous n’arrivons que rarement à nous détacher de nos croyances basses. Or, croyances hautes et croyances basses peuvent être contradictoires, plus ou moins rationalisées, plus ou moins rationalisables, plus ou moins dicibles. Suis-je capable de savoir pourquoi j’aime les kiwis ? Cela est une forme de « boite noir », mais cela peut aussi devenir un objet pour les neurosciences.
Si je n’écris pas pour le grand public, c’est que les lecteurs qui ne sont pas habitués à la littérature, non seulement confondent croyances hautes et croyances basses, mais ne font pas forcément la distinction entre un discours littéraire et l’expression d’une croyance, ou encore la différence entre le discours littéraire et croyances hautes.
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